Monsieur Bic bave tout
le temps. C’est sa manière de s’exprimer. Il en a honte mais il ne peut faire
autrement.
Dernièrement, il lui
est arrivé de se perdre au Royaume des fruits et légumes. Il n’y va jamais. Il
y a découvert un autre monde.
Lâché sur une table,
il glisse, tombe et roule en-dessous jusqu’au coin cuisine où l’attend une
pomme qui s’ennuie ferme. Il s’agit d’une première rencontre avec Dame la
Pomme.
Dans son élan, Monsieur
Bic la cogne. Ce n’est pas très élégant de sa part. « Pardon Madame la
Pomme. Je fus jeté ainsi contre vous. Ce n’était pas intentionnel. Je m’en
excuse. »
Madame la Pomme,
poussée légèrement, s’exprime « Ce n’est rien mon bon. Il n’y a pas de
mal. »
Peu habitué à ce
Royaume, Monsieur Bic s’écrie « Vous sentez bien bon, ma Dame. »
Madame la Pomme,
interloquée, le regarde, et lui dit « Je suis abandonnée dans ce coin
depuis un certain moment. Le temps passe si vite. Cet endroit est plutôt
ennuyeux. Tout le plaisir est pour moi de vous rencontrer. Une petite
discussion me fera du bien. J’ai peur de devoir bientôt partir. Mon odeur
devient trop forte. »
« Que me
dites-vous là ma Dame ? Pourquoi déjà partir alors que nous nous
croisons pour la première fois.» s’indigne Monsieur Bic.
« Voyez-vous mon
Bon, la force de l’odeur est signe de fin de vie, préalable au trépas.
J’ai vu que des sœurs
plus jeunes que moi sont déjà mortes sous le feu de l’ennemi. Mangées. Vous
vous rendez compte. Je n’ai pu que me cacher ici et ne pas me faire remarquer.
Ça m’a engendré une solitude désagréable.
Aujourd’hui j’arrive à
une fin que je ne peux qu’accepter. Elle a déjà été plus longue que pour mes
autres sœurs. En outre, j’ai maintenant le plaisir de vous rencontrer avant de
m’en aller. Ça me fournira un beau souvenir, empli au fonds de mon cœur de
pomme. Ce n’est pas rien. Je vous remercie de ce cadeau. »
« Vous m’en voyez
tout à fait navré. N’y a-t-il vraiment rien que je ne puisse
faire ? »
« Me cacher ne
vous est pas possible. Me déplacer, non plus.
Restez avec moi mon
Bon. Vous me faites plaisir. »
Il accepte et reste
avec elle, pour l’accompagner dans ses derniers instants.
Elle changea de
couleur, et se flétrit de plus en plus. À ses côtés, Monsieur Bic papote avec
elle, et passe un bon moment. Jusqu’à ce que l’odeur ait attiré les tortionnaires,
qui l’ont déplacée dehors, sans un aucun état d’âme.
Monsieur Bic, très
chagriné, fut replacé à table. Pas longtemps. Il bava tellement fort qu’il fut
lui aussi transporté dehors, dans un gros pot où il retrouva Madame la Pomme et
d’autres comparses issus de son Royaume ou de celui de Madame la Pomme, tout
aussi désolés.